Azyu à fond !

Si certains ont vu le film À fond, avec José Garcia, ils comprendront l’adrénaline que nous a procuré la navigation des Marquises aux Tuamotu : notre catamaran-bolide est bon pour le prochain Trophée Jules-Vernes !

Départ vaillant en fin d’après-midi vers Makemo où nous nous réjouissons de revoir nos amis d’ici 3 petits jours. Nous nous dirigeons vers le sud-ouest, la mer est belle, le vent frise les 10 à 15 nœuds et offre une vitesse de croisière agréable. Les 500 milles nautiques vont être enfilés sans peine.

Jean-Marie et moi nous partageons les quarts de nuit. La lune, disque parfait, est auréolée d’un large halo jaune rayonnant au milieu d’un édredon moutonneux. Tout le ciel sur tribord ressemble à une piste de ski fraîchement recouverte de poudreuse.

Le lendemain matin, le vent gentillet (10 à 12 noeuds) nous pousse dans le dos. Puisque nous avançons par grand-largue, logiquement, le spinnaker est hissé, la grand-voile arisée et plus tard affalée. Nous sommes plein vent arrière et le Parasailor de 145 m2 envoie toute sa puissance. Azyu nous emmène à une vitesse de 6 nœuds.

La nuit, Jean-Marie se retrouve seul maître à bord. À ce qu’il paraît, il n’a pas réussi à me réveiller, profondément endormie dans la cabine entre Coline et Erell. Shame on me !

Au matin du 3ème jour, le vent forcit à 20 nœuds. Des orages importants éclatent au loin, au sud. La houle se creuse et l’onde se réduit. Or, plus elle est courte, plus les vagues deviennent abruptes et dangereuses. En réalité, Azyu est pris entre deux trains de houle : la houle de vent venant du nord-est et la houle formée, à l’origine, par des dépressions au niveau des Australes, celle-ci provient du sud-est.

Slalom entre les atolls

Ça se complique. Le pilote automatique est déchargé de ses fonctions. Mieux vaut un cerveau humain pour garder le spi bien vent arrière tout en négociant les vagues de trois-quarts, celles qui nous assaillent par tribord et celles qui soulèvent le catamaran par bâbord. Bien concentrés, nous passons entre deux atolls, Tepoto et Napuka. Jean-Marie, à la barre, me demande de vérifier la carte 20 fois en 1 h : « on passe bien entre les deux ? Sûr ? »

Le bateau va vite, très vite, 18 nœuds… Tout le monde enfile un gilet de sauvetage. On barricade les filles dans le carré : porte, baie coulissantes, hublots, tout est fermé. Les vagues claquent sous la nacelle, tout le bateau grince. À l’intérieur, le bruit est encore plus effrayant.

Excès de vitesse : 30 noeuds

Maintenant Azyu galope sur l’océan. Il file à 20 noeuds, enregistre des surfs à 30 noeuds ! Voilà, on est maintenant sur l’autoroute, le régulateur d’allure bloqué à 160 km/h ! Je vois le visage du capitaine se crisper ; il regarde autant derrière afin d’anticiper une déferlante qui inonderait notre carré, que devant dans le but de maintenir le spi pile dans l’axe du vent. Le risque, c’est que le bateau enfourne et qu’on coule par l’avant.

« Tu as peur chéri ? »

– Oui, il faut ralentir.

Aveu inédit. C’est du sérieux. Il faut se signaler, donner sa position au cas où… J’attrape la radio VHF et appelle le JRCC sur Tahiti. Je lance quelques « Sécurité, sécurité ! Pan Pan !». Personne au bout du fil.

Retour au principe de base du capitaine : ne compter que sur soi-même. Heureusement, il sait exactement quoi faire :

– Je vais à l’avant affaler le spi. Tu restes à la barre. Si j’y arrive pas, tu cours au mât, tu largues la drisse et si elle se coince, tu la coupes avec un couteau.

– Mais le spi va tomber dans l’eau, on va l’écrabouiller. Et s’il se prend dans nos hélices ?

– Allez !!

Montagnes russes

Assiégée par une mer écumeuse, je barre par 30-35 nœuds, mon couteau à pain à portée de main. De son côté, Jean-Marie tire de toutes ses forces sur la chaussette de spi qui, descendant petit à petit, étouffe la toile. Aux deux-tiers de sa progression, j’enclenche le pilote automatique et cours l’aider. Allongés, on s’acharne sur ce maudit bout comme des brutes ; une saute de vent me fait quasiment décoller et je réalise avec horreur que je ne me suis pas attachée au bateau. Pas question de finir à la baille ! On parvient à enrouler le bout autour d’un winch, ouf, sauvés ! La minute d’après, soulevé par une vague de 4 mètres, le catamaran se cabre à l’oblique. Presqu’accroupie, je retourne au poste de barre. Et là, insensé, je pilote un bateau qui avance sans voile, ni moteur à 10 noeuds, une très honorable performance !

La goutte d’eau qui fait déborder…

Jean-Marie est chaos de toutes ces émotions. Mais il faut barrer car les vagues sont trop grosses. On se relaie alors sous la pluie jusqu’à la nuit. Une pluie mesquine qui s’invite à l’intérieur du catamaran. Des gouttes perlent d’un hublot latéral (ce même hublot dont Jean-Marie a refait tous les joints une semaine auparavant !) jusqu’à se transformer en un mince filet. Malheur ! elles tombent précisément sur la table à carte et donc sur les instruments électroniques. Vite, Coline jette le sac de linge sale dessus les appareils, les filles épongent le vitrage aussi souvent que possible. Au bout d’une heure, la pluie faiblit. Soulagement d’autant que le vent a nettement diminué. Fin des hostilités ? Pas tout à fait.

Avec cette houle de 3 mètres, certains atolls nous ferment la porte au nez, leurs passes devenant impraticables. Makemo : pas possible ; Raroia : pas possible. Fakarava : pas possible.

– Chéri, on va où ?

– Faut voir…

On était censé arriver ce jour même ; nous voilà condamnés à errer au moins 24h de plus, et donc une nuit supplémentaire, le temps que les éléments se calment ou qu’on trouve une meilleure idée.

Le jour décroît. Le visage fantomatique de la lune se pare d’une expression apitoyée. C’est sûr, elle compatit. En guise de soutien, son aura illumine tout un pan du ciel saturé de nuages laiteux. Étrange… de 22h à 3h du matin, on y voit comme en plein jour, bien sûr un jour de Toussaint dans les monts d’Arrée… Vers 4h du matin, alors que l’aube devrait nous gratifier de quelques fragments de lumière, le ciel s’assombrit et la quatrième journée démarre dans le gris.

J’en ai marre, il pleut, j’ai froid, je dors dehors dans mes habits humides sur des coussins moites.

Jean-Marie ne se plaint pas. Concentré, il réfléchit : il scrute les nuages, il analyse les vagues. Il lit les éléments comme dans une boule de cristal.

– Hao, on va à Hao. Il y a une passe au nord.

Soudain : crac !

L’annexe, fixée sur le portique arrière, descend d’un demi mètre ! À force de cogner, les vagues ont arraché l’une des fixations du bossoir ; une partie de la coque est éventrée sur 50 cm. Vite, il faut saucissonner les deux boudins avant qu’on perde l’embarcation ! Jean-Marie, sanglé au bateau, grimpe plus ou moins dedans pour l’amarrer plus solidement.

Maintenant, le vent est si faible qu’on doit allumer le moteur, ce toute la journée ! Mais qu’est-ce que c’est que cette météo ! Rien ne correspond aux prévisions consultées le jour du départ. La tempête née aux Australes, soit beaucoup plus au sud, est remontée sans crier gare au cours de notre progression.

La bonne nouvelle, c’est la confiance renouvelée en notre Nautitech, un excellent bateau, marin, résistant au très gros temps.

Et les enfants ?

Ah oui, c’est vrai, on les aurait presque oubliés. Leur devise : no stress ! Erell, en particulier, pète le feu, aussi enjouée qu’un pinson au printemps. Étendue dans n’importe quel recoin, contorsionnée et indifférente aux événements, Coline lit des heures. Ou bien les deux sœurs jouent aux cartes, le jeu des 7 familles polynésiennes est mélangé 15 fois par jour, sans lassitude. Au pire de la navigation, quand les parents zappent les repas, elles se débrouillent et attrapent ce qui leur fait envie dans les placards : biscuits, olives, fromage, sardines… Elles n’ont même pas un petit mal de ventre quand je me traîne une nausée continue.

Enfin, au matin du 5e jour, la ligne d’horizon s’épaissit et la silhouette vaporeuse de Hao apparaît. La mer désormais complaisante glisse vers l’entrée de l’atoll sans aucune turbulence. Azyu franchit la passe en toute sérénité. Lagon, corail, miroir turquoise, quel bonheur de retrouver l’archipel zen des Tuamotu !

Conclusion : on peut compter sur notre catamaran par gros temps !

Ah ! C’était bien les Marquises… mais qu’allaient-ils donc faire dans cette galère ?

 

Traversée du Pacifique : la belle parenthèse

Galapagos17042018-IMG_0114Un mois en mer, 4000 milles nautiques, 7000 km, 1000€ de vivres, 250 litres de gasoil. Tels sont les chiffres éloquents de cette Transpacifique entre le Panama et la Polynésie française. Mais que fait-on pendant tout ce temps ?

« Vous ne vous ennuyez jamais ? » C’est, de retour d’une circumnavigation, l’une des questions des journalistes qui agaçait le plus Éric Tabarly. Ce à quoi l’officier de marine – bien éduqué mais breton – répondait, avec la meilleure volonté du monde : « Non ». Lire la suite