Exquises Marquises : les vallées oubliées de Hiva Oa

Awon pile le fruit à pain qu’il a cuit au feu de bois.

Début mai, la Polynésie française a entamé un déconfinement progressif, autorisant les habitants à circuler librement sur leur île, sans toutefois s’éloigner des côtes. Ce qui signifie, pour Azyu, lever l’ancre et faire le tour de Hiva Oa à la découverte de baies exceptionnelles.

Après 3 mois plantés dans le port de Atuona, notre départ est épique. Notre ancre s’est entortillée dans une échelle de bain gisant au fond de sorte qu’il nous faut démêler le tas de noeuds, de rouille et de métal pour enfin partir. Moralité, pas facile de se libérer de ses chaînes !

Autorisés à naviguer à 2 milles nautiques maximum du littoral, nous visons 3 baies situées au nord de Hiva Oa. Celles-ci, quoique habitées, sont rarement visitées car régulièrement sujettes à une houle diabolique. Heureusement les conditions météo sont rassurantes : en route Simone !

Les dauphins aussi se baladent.

On comprend ce qu’est une vallée marquisienne isolée

Hanamenu est un enchantement. Hanamenu, c’est une plage, de hautes montagnes fermées, une cocoteraie, une source et environ trois familles à l’année. Jadis, la population était fort nombreuse ; en témoignent les constructions en ruine et l’étendue de la cocoteraie qui se perd loin dans la vallée. Notre première escale a donc lieu dans ce hameau coupé du monde au point qu’aucune route n’y mène et qu’aucun téléphone ne capte quoi que ce soit. Seule la mer fait office de porte de sortie et d’entrée. Chanceux que nous sommes d’y accéder.

D’emblée, nous faisons connaissance avec Tepua et Teiki, la trentaine, qui nous accueillent chez eux, c’est-à-dire de la plage où dort le séchoir à coprah jusqu’à la lointaine barrière posée en travers du chemin s’enfonçant entre les montagnes. Comme recommandé, nous refermons le portillon derrière notre passage afin que chèvres et chevaux ne s’échappent pas et partons marcher dans la forêt.

Au pied du banyan séculaire

Mouna, 9 ans, qui était dans la même classe que Erell en février-mars, nous sert de guide. Il joue bien son rôle en dépit de sa timidité et d’une certaine difficulté à parler en français. Il nous amène devant un banyan tentaculaire : près de 10 troncs se rejoignent par le biais de racines aériennes formant un seul arbre gigantesque. Alentour, les murets en pierre et les paepae (esplanades religieuses en pierre volcanique) effondrés donnent une impression de grandeur ancienne et d’abandon. Le lieu est calme, silencieux, même les oiseaux s’abstiennent de chantonner. Il est propice au recueillement… mais le neurone du cueilleur se met à clignoter et nous remplissons nos sacs de jamblons (fruits noirs juteux comme des raisins), de citrons, de pamplemousses, de basilic sauvage et de pourpier.

Accrobranche dans les banyans avec Mouna.

Aux bains avec Pierre Loti

Revenus près des habitations, comme nous avons chaud, Tepua (son prénom signifie « la fleur » en marquisien) nous invite à prendre un bain. Pas à la mer, non, elle-même ne s’y risque pas à cause des requins dans les rouleaux. Mais à la source.

Instantanément, je me retrouve dans les bains bucoliques que décrit Pierre Loti lors de son séjour à Tahiti (Le Mariage de Loti – 1882 – raconte son amour pour Rarahu). Nous foulons une pelouse rase comme taillée au ciseau, déposons nos habits sur une pierre qui semble disposée à cet effet et rentrons dans une eau limpide et froide dont la surface est à peine froissée par le glou-glou des cascades. Il paraît que les habitants ont, un jour de bonne fortune, percé la montagne pas très haut et la source a jailli à gros jet. Aujourd’hui, l’eau ruisselle sur la roche et se précipite, via un tuyau, dans cette piscine de 10 mètres de longueur sur 5 m de large. Tout en barbotant, on peut se gaver de bananes et de pamplemousses qui, comme quantité de fleurs, ploient au dessus du miroir d’eau : il suffit de tendre le bras. Rien n’est plus romantique que cette baignoire exotique…

Chasse au cochon et à la chèvre

Le soir, nous sommes conviés à partager la chèvre que Teiki est allé seul chasser. Elles sont nombreuses à bêler et à crapahuter sur les montagnes, tachant de blanc et de brun les falaises arides. Content de lui, Teiki rentre avec 40 kg sur le dos. Il chasse aussi le cochon et le bœuf.

Autour du barbecue, nous retrouvons 5 autres équipages du port d’Atuona. Depuis la fin du confinement, Hanamenu, qui ne voit d’ordinaire que très peu de navires, est devenu logiquement une destination de prédilection car elle est la première étape du tour de l’île par l’ouest. Toutefois, plus nous progresserons, moins nous rencontrerons de bateaux. Finalement, seul un tiers des voiliers ira se balader alors que l’unique sujet de conversation, depuis des semaines, portait sur l’autorisation de naviguer. Incompréhensible !

Globe-trotter et globe-flotteur

Pour l’heure, nous partageons volontiers notre félicité et cette soirée chaleureuse avec ces équipages aventureux. Certains le sont plus que d’autres. Anton nous raconte son passage par le Nord-Ouest pour rejoindre de Norvège la Polynésie, « parce que c’est plus court et que j’étais pressé d’arriver aux Marquises ».

À l’inverse, Tristan ne va pas au plus court ni au plus rapide. Alors que le soleil décline, nous le voyons dégringoler la montagne, à peine fatigué malgré 8 h de marche, parfois en équilibre sur les crêtes. Si nous sommes venus de Atuona en bateau, lui, il a préféré venir à pied. Un défi courageux. En novembre dernier, 3 navigateurs (mal préparés il faut le préciser) se sont perdus sur ce même trajet ; c’est un hélicoptère qui les a par chance trouvés, mettant fin à 3 jours de disparition. Tranquille, Tristan nous explique qu’il fait le tour du monde sans énergies fossiles (www.slowtrip2020.wixsite.com)

Hanaiapa : un jardin prodigieux

Passant d’une vallée à une autre, nous mouillons dans la baie d’Hanaiapa. On nous avait dit que le village était développé. Or, du mini quai, nous n’apercevons que des cocotiers, de gigantesques arbres croulant de divers fruits, des pirogues colorées endormies, des bancs vides regardant une rivière regorgeant de nénuphars violets, une longue plage animée d’une vague qui se surfe malgré la caille. Bref, c’est beau, bien entretenu mais on ne voit pas âme qui vive.

En fait, les habitations, discrètes, se serrent au fond de la vallée, cachées par un foisonnement végétal : arbres, buissons, haies, bananeraies, champs de tiare… Les maisons se dissimulent dans le feuillage comme si elles ne voulaient pas se faire remarquer. Les villageois veillent à ce que chaque arbre, chaque pousse reçoive sa part de lumière et d’eau. D’ailleurs, les seuls individus que nous avons salués en journée étaient occupés à ratisser les feuilles mortes, rassembler les palmes sèches, balayer chemins et allées. Tout est propret, ordonné mais sans manière. La végétation est reine et l’homme son valet. Cette fois, nous repartons au bateau lestés de branches de ramboutans (cousins du litchi), de pommes Cythère et de 3 kg de mangues ! Trop sympas les Marquisiens !

Hanatekuua : à la table d’Awon

Escortés par deux dauphins, nous progressons de 3 milles nautiques et jetons l’ancre devant Hanatekuua. Une chaîne continue de montagnes en arrière-plan (il n’y a pas de route qui la traverse); une cocoteraie indolente au milieu et une plage blonde au premier plan dont les eaux limpides font sauter de joie les filles. Le tableau est parfait.

Nous allons à terre en paddles tous les 4. Ayant retenu la leçon de Ua Huka (l’année dernière, notre annexe s’était retournée dans les vagues), nous ne débarquons plus en annexe sur ces plages traîtresses. Une fois sur 2, on se renverse sur la dernière vague prise en surf mais, en planche, ça fait plus rire qu’en annexe…

Sous un toit de palme, un vieil homme de 78 ans semble nous guetter et nous attendre. Aussitôt, Awon nous conduit chez lui, remplissant, sur le chemin, nos sacs de citrons et goyaves. De ce jour et les 3 qui suivront, nous déjeunerons dans son fare, Awon ayant à cœur de cuisiner pour nous. Il utilise uniquement les produits qui poussent ou nagent ou grognent dans la nature : cochon braisé, pain, poisson cru, bananes plantain bouillies, fruit à pain transformé en purée… absolument tout baigne ou est imprégné de lait de coco qu’il extrait de la noix chaque jour, comme un rituel. Hormis le café en poudre, toute sa nourriture provient exclusivement des alentours. Sa liste de courses ne doit comporter que trois lignes : farine, sucre, allumettes (il ne boit pas d’alcool).

Chaque midi, nous nous régalons de cette cuisine au feu de bois et léchons nos doigts, mangeant comme lui, sans couvert.

L’histoire d’un marin espiègle

Tandis que les filles s’essayent à sa fronde (pour chasser les cochons sauvages qui détruisent les plantations), il nous parle de ses femmes (5 !), de ses enfants, de son emploi de marin sur le bateau ravitailleur en eau pour Mururoa, lors des essais nucléaires dans les années 1960, puis son embauche sur le cargo-goélette, le Taporo.

Il nous parle aussi avec humour de son mulet sur le dos duquel il parcourt les 2 h de marche qui le séparent, via un col, de Hanaiapa .On sent qu’il est heureux de raconter et malgré un français hésitant — il voit si peu de visiteurs qu’il n’a guère l’occasion de le pratiquer — répond à toutes nos questions. Quand nous lui présentons une amie australienne, il s’excuse de ne pas parler anglais, « seulement » marquisien, tahitien, paumotu et français !

Le courant passe avec cet ermite réputé peu sociable.

Le week-end, l’ambiance change. Des jeunes de la vallée voisine, et même d’Atuona, accostent sur la plage. Ils ont à cœur de vivre au plus près de la nature, chassant, pêchant tout en s’adonnant à plein d’autres activités : slake-line, volley-ball, baignades, wake-board, paddle… Nous sommes chaleureusement invités à participer à tout jusqu’au grand feu de palmes sur la plage qui ne gâche rien du firmament. Et qui, surtout, sert de bouclier au seul point noir de ces vallées : les nonos. Des moustiques invisibles dont les piqûres occasionnent des démangeaisons terribles. Notre amie Jane en avait plus d’une centaine sur le corps ! Prévenus, les Azyu se baladent, nagent, mangent en manches longues, voire pantalon, la peau tartinée de monoï répulsif.

Le jour du départ — retour au port pour l’avitaillement, le plein de gaz, d’essence et de gasoil –, je me dis que toutes ces baies sauvages, ces vallées authentiques et leurs habitants bienheureux donnent vraiment un supplément d’âme aux Marquises.

 

Vahine, vahine !

Parution de Quatre marins dans un jeu de quilles

Quatre marins dans un jeu de quilles, c’est le récit de notre voyage (2016-2018) en Atlantique sur Balanec !

Écrit à la première personne, il se présente sous la forme d’un journal de bord vivant qui retrace, au jour le jour, notre vie maritime, nomade et familiale. Autant dire une aventure à chaque fois que l’ancre est levée !

Quatre marins dans un jeu de quilles, c’est une façon de percer à jour le huis-clos du bateau : l’émotion du départ, l’ambiance dans un 25m2, le stress des premières grandes traversées, les accidents de santé en pleine brousse, les pannes, le cache-cache pirate, la solidarité des gens de mer….

Ce carnet de route offre aussi une vue panoramique sur le monde : 23 pays visités tout au long de 140 escales avec de nombreux coups de cœur (le choc minéral à Lanzarote, les Mayas au Guatemala, les indiens Kunas des San Blas, la magie des Bahamas…)

Descriptif sommaire

  • Quatre marins dans un jeu de quilles
  • Auteurs : Gaëlle Poyade / Photos : Jean-Marie Gravot
  • Format : 14 cm x 21 cm
  • 300 pages dont 16 pages de photographies couleur
  • Parution : Avril 2020
  • Catégorie : Voyage – Développement personnel – Éducation alternative

Tarif : 16 € (+8€de frais de port en France métropolitaine). Pour tout exemplaire supplémentaire, les frais de port sont de 3€/livre. International ou UE nous contacter.

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Voici quelques photos, la table des matières et un extrait

Table des matières

  1. Jour J
  2. Derrière, le continent européen. Devant, Madère !
  3. Le rallye Cornell Sailing : 3 mois d’amicale plaisance
  4. L’Afrique portugaise et créole
  5. Transatlantique : 15 jours à 4 sur une coque de noix
  6. La France des tropiques
  7. Premières robinsonnades
  8. Bahamas, le bleu qui fait mal aux yeux
  9. Cuba, une utopie qui ne fait plus rêver
  10. Guatemala : des indiens silencieux au bord du rio Dulce
  11. Expatriés, plaisanciers, Amérindiens : des amitiés fortes
  12. Au cœur de la jungle, les pyramides, mystère de la civilisation maya
  13. Accueillis à bras ouverts dans une famille maya
  14. Honduras : les îles de La Bahia, poste avancé de la piraterie
  15. Panama : rencontre marquante avec le peuple indien kuna
  16. Canal de Panama : Balanec au côté des géants des mer
  17. Le monde est si beau vu du large

Annexe

Une histoire de famille — Voyageurs, vos papiers ! — Combien ça coûte ?

 

 

EXTRAIT – EXTRAIT – EXTRAIT

« 12 mai 2017

Après trois jours et trois nuits, nous atteignons Santa Fé, près de La Havane et gagnons la marina Hemingway. À 9 h du matin, les formalités d’entrée démarrent. Deux infirmières montent à bord prendre la température de chacun d’entre nous. Puis, c’est au tour des douaniers. L’un des hommes feuillette nos livres, ouvre les coffres, déplace les caisses. Il s’arrête, circonspect, sur la machine à coudre, puis sur le lave-linge : « C’est pour un usage personnel ? ». En fouillant, il tombe sur notre robot Thermomix, calé tête en bas : « C’est un téléphone ? ». J’ai envie de rire : un téléphone de 30 cm sur 20 cm ?! Mon Dieu, ils en sont peut-être encore au Minitel… […] Ensuite, il soulève le matelas de la bannette avant, avise un sac suspect et me demande ce qu’il contient. Je réponds « des habits ». Il enchaîne : « Les vôtres ? » Bon sang, les miens, ceux de mon mari, de ma grand-mère, quelle importance ? Il s’empare du sac et l’ouvre. Mince ! il est rempli de câbles téléphoniques. Il ne sourcille même pas et c’en est fini de la fouille. Ces quelques échanges suffisent à nous prévenir : Cuba, ça va être différent. »

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