Hao : les amours interdites

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Avec ses 1000 habitants, Otepa, l’unique village, rassemble toute la population de Hao. Sur ce bout de corail émergé, nous avons le sentiment d’être rapidement intégrés à la vie locale. Jean-Marie répare l’ancre avec un voisin paumotu, Coline fait d’incessants allers-retours en canoë pour embarquer le plus d’enfants sur Azyu, Erell va l’école en vélo, moi je tresse des paniers avec Anna ou je nettoie le poisson accroupie sur la cale en compagnie des femmes-pêcheurs. 

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Taxi canoë !

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Anna tresse des couronnes.

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Les filles passent le plus clair de leur temps en dehors du bateau. Le quai, la cale, la plage, une rue, voilà leur espace de liberté, un monde infini qu’elles explorent avec une tripotées de nouveaux copains.

Comme je ne vois plus Erell dans les parages, je me rapproche du groupe d’enfants qui dessine par terre à la craie.

— Elle est où Erell ? 

— Partie en vélo avec un garçon, me répond Tepuivai, 12 ans.

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Kai kiko : quesaco ?

Deux petites se mettent à rire sous cape en répétant  « Kai kiko ! ». Je crois comprendre de quoi il retourne, ça doit signifier : Ouh ! les amoureux ! »

Et, forte de mes valeurs, je fais la leçon, en bon Farāni qui croit tout savoir.

— Erell a le droit de se balader avec qui elle veut. C’est pas très sympa de l’espionner ou de se moquer. Ça veut dire quoi exactement « kai kiko » ?

— Madame, ça veut dire « manger le même pain », « manger la même chair », me traduit Tepuivai.

— Je ne comprends pas.

Un peu embarrassée, elle m’explique que l’expression qualifie les relations consanguines, voire incestueuses.

— On n’a pas le droit de traîner avec un garçon. Parce que si on tombe amoureux, « kai kiko ». C’est « tapu »,  interdit.

D’un seul coup, je remarque les groupes de filles se baladant séparément des bandes de garçons ados. 

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Une grande famille 

Intriguée par tout ça, je m’en ouvre à Vaihau, institutrice à l’école primaire d’Otepa (mixte soit dit en passant).

— « Kai kiko ? », c’est « forniquer dans la même chair ». C’est-à-dire avec une personne qui a des liens de famille avec toi en dessous de la 3ème génération. En gros, si, au niveau des arrière grands-parents, on n’a pas de lien de parenté, c’est bon. Mais, à Hao, ça n’arrive jamais, tout le monde est famille. C’est pour cette raison qu’on dissuade les jeunes de sexe opposé de se fréquenter, et dès le plus jeune âge. 

— Mais comment ils se marient alors ?

— Il n’y a pas de lycée ici ni ailleurs aux Tuamotu. Donc, à 15 ans, les jeunes partent sur Tahiti. On leur conseille vivement de se trouver un copain, une copine et encore mieux de le ramener sur l’île. 

— Tout le monde va au lycée ?

— Non, dans ce cas, il faut quitter l’atoll pour chercher l’âme sœur sur une autre île. 

— Et toi, comment tu as fait ?

— Moi, je suis tahitienne, je suis de la ville ! C’est Moana, mon tāne, qui est de Hao. Il rendait visite à ses cousins sur Tahiti quand on s’est rencontré. Un an plus tard, on s’est revu… à l’église. Le coup de foudre ! Et, tu vois, au bout de quelques années, il a fini par me ramener chez lui.

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Vaihau et son compagnon Moana

Des valeurs adaptées à la géographie 

Pensive, je regarde Erell pédaler à toute allure sous les arbres de fer, poursuivie par son copain. 

J’avais tout faux. Les valeurs de liberté amoureuse, et en quelque sorte de vie privée, ne peuvent pas être encouragées ici mettant en danger les lignées de Hao. Au contraire, le commérage protège la communauté d’un risque de dégénérescence. La situation est identique dans les 77 atolls des Tuamotu, chacun très peu peuplé. 

Imaginez que vous craquez pour une jolie nana. En plein coup de cœur, vous vous dites : « faut que je regarde l’arbre généalogique…. ah ! flûte, encore une cousine ! ». C’est bizarre, non ?

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La classe de CE2 de Erell, copains, cousins ?

L’île prison

Ainsi, les jeunes doivent quitter l’atoll à un moment ou à un autre. C’est précisément ce que Azyu aimerait faire maintenant que juillet pointe son nez et que l’école buissonnière envoie par dessus bord manuels et cahiers.

Mais le mara’amu en décide autrement ! Depuis des semaines, cet alizé de sud-est souffle sans faiblir. Il mugit dans les feuillages, il ébouriffe les palmes — gare aux noix de coco qui tombent au hasard ! Quand on longe à pied la route qui borde le récif, impossible d’échanger deux mots avec son voisin. Les vagues, ventrues, féroces, d’un bleu-blanc couleur dentifrice s’abattent sur la roche dans un fracas ininterrompu. Pas une seconde de répit. Toujours ce mouvement de va-et-vient, toujours ce bruit… Ça me rend dingue. La houle et le vent ferment l’atoll à double-tour. 

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Franchissement de la passe de Hao : car swingue

Comment en partir ? Enfin, après 10 jours à scruter les prévisions météo, Jean-Marie détecte un créneau afin de franchir la passe sans casse et rallier Papeete en 4 jours. Si Tahiti est l’île du grand amour pour Moana et tant de Paumotus, pour nous, ce sera l’île des copains !

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Coup de machette avant le tressage des palmes.

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J’ecaille le poisson sur la cale.

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Danse à l’ecole primaire.

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Erell à l’ecole

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Le petit port d’Otepa

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Ça râpe le coco.

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Pain coco

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2 réflexions sur “Hao : les amours interdites

  1. Claude Díaz dit :

    Merci et bonne chance à Tahiti. Je suis très content de pouvoir te suivre ⛵⛵⛵⛵ De ce côté du monde, les gens ont le cœur ouvert, pas comme en Europe, où nous sommes malades …
    À bientôt

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