30 jours de mer… immobiles aux Marquises

Comme vous, nous vivons le confinement dû à l’épidémie du coronavirus. J’ai envie de partager notre situation – singulière, à l’instar de bien d’autres – isolés sur un voilier « devant » Hiva Oa, une petite île du Pacifique.

Les Marquises sont-elles contaminées ?

Non, il n’y a aucun cas de Covid 19 dans tout l’archipel. En revanche, une cinquantaine de cas ont étés détectés en Polynésie française, exclusivement sur Tahiti et sa voisine Moorea. Au 15 avril, une seule personne est hospitalisée et aucun décès dû à la maladie n’est à déplorer.

La vue d’Azyu depuis plus d’un mois.

Quelles interdictions ?

Depuis le 21 mars, date du début du confinement en Polynésie française, les interdictions suivantes s’appliquent à tous mais concernent davantage les plaisanciers :

  • interdiction de naviguer
  • interdiction de débarquer (à terre et en mer, c’est-à-dire qu’il n’est pas non plus permis de monter dans une annexe)
  • interdiction de visiter un autre navire
  • interdiction de pratiquer des sports nautiques
  • interdiction de se baigner (et comment on se lave ?)
  • alcool interdit à la vente (heureusement, on avait la caisse de bières remplie !)
  • couvre-feu de de 20h à 5h

Heureusement, il y a la lettre et l’esprit. Heureusement, les gendarmes sont aussi des hommes et des femmes. Reste que l’interdit d’aller à terre sera non négociable les deux premières semaines. Les besoins vitaux (s’approvisionner en nourriture et en eau potable) furent assurés sur le quai à des horaires fixes par un système de livraison payant. Durant cette période, Jean-Marie n’a pas mis un orteil hors de son annexe. Ensuite, à partir de la 3ème semaine, les plaisanciers furent autorisés à faire leurs courses dans la supérette du mouillage 3 fois par semaine durant 2 h (le magasin ouvrant exclusivement pour eux). Ces moments devinrent le rassemblement attendu d’environ 60 personnes qui pouvaient marcher sur 300 mètres. L’ambiance était bon enfant. Ça faisait du bien de côtoyer ses semblables !

Le mouillage est-il sûr ?

Une trentaine de voiliers se serrent dans la baie de Tahauku. Les plus chanceux se sont glissés dans le port, protégés du large par un remblais. C’est le cas d’Azyu ancré par devant et par derrière ; la place étant limitée, les bateaux ne peuvent éviter de sorte que les ancres se multiplient. Quand l’un d’eux veut bouger de quelques mètres, pour s’éloigner de la côte rocheuse par exemple, il doit parfois démêler un sac de nœuds au fond de l’eau.

L’interdiction de naviguer rend parfois le mouillage compliqué voire dangereux. En temps normal, les marins changent d’abri quand le vent tourne méchamment ou que la houle grossit et frappe de façon désordonnée.

Dans la nuit du 29 au 30 mars, malmené par la houle et le ressac afférent, un voilier belge démâté et non habité dérape dans le port. Affolés, trois voiliers s’enfuient un peu plus loin, en pleine obscurité, pour ne pas être bigornés par l’épave folle. Au petit matin, le monocoque immatriculé à Ostende gît sur la plage. Jean-Marie passera la journée entière à surveiller l’état de la mer ; au dehors, les navires chevauchent les crêtes écumeuses comme des étalons sauvages retenus prisonniers par une longe.

Qui sont les bateaux au mouillage ?

Des Français, Américains, Canadiens, Anglais, Autrichien… Certains, comme Azyu, étaient déjà à Hiva Oa depuis des semaines. Beaucoup d’autres sont arrivés en cours de confinement. Les Marquises sont en effet la destination de prédilection à l’issue de la Transpacifique est. De surcroît, la meilleure période pour franchir cet océan est de février à juillet. Aussi, tous les deux jours, la petite île de Hiva Oa voit-elle arriver des voiles du Panama, d’Équateur, du Chili ou encore des Galápagos. Un navigateur solitaire, dont l’esquif d’environ 8 mètres est immatriculé en Malaisie, a mis 2 mois et demi pour atteindre les Marquises, son pilote automatique l’ayant lâché en début de parcours ; le type a même perdu son annexe pendant la traversée ! Comme lui, d’autres équipages arrivent fatigués, sans plus de vivres ni de gasoil, ni même un franc pacifique en poche. Or, on les oblige à repartir illico sur Papeete située en zone cyclonique et contaminée par le Covid 19 ! Ils en ont au minimum pour une semaine de nav’…

La « capitale » est, en effet à ce jour, l’unique destination maritime autorisée. Car elle est la seule porte de sortie aérienne du territoire polynésien. Et si un étranger ou un Métropolitain veut partir, tant mieux !

Bien sûr, les plaisanciers ont protesté de sorte que les nouveaux arrivants bénéficient d’un répit qui semble durer. Malgré une inquiétude terrible, les Marquisiens continuent de cultiver le sens de l’accueil, un accueil réputé bien au-delà de leurs frontières. Toutefois, nous voyons de rares bateaux choisir de rallier Tahiti ou de rentrer chez eux à Hawaï ou en Nouvelle Calédonie.

(copyright Nomad)

Avez-vous des relations avec les autres plaisanciers ?

Les premiers jours, j’ai été marquée par l’absence de signes visuels : plus de salut amical de la main ni même de regard de bateau à bateau. C’était très inhabituel.

En même temps, dès le début du confinement, la communauté anglo-saxonne a instauré une causerie du matin via la VHF : nouvelles réglementaires, évolution du virus dans le monde et en Polynésie, prise en cause des urgences et détresses… Si l’utilité de ce point-info quotidien n’est pas à discuter, certaines rubriques m’ont laissé sceptique, voire m’ont bien fait rigoler. À commencer par le point météo : horaire des premières lueurs du jour (c’est important ?), présentation détaillée des températures (de l’air, de l’eau), du vent (orientation, force, rafales), de la houle (hauteur, fréquence), etc. Un bulletin complet digne d’une Transatlantique. Mais, au fait, à quoi ça sert vu qu’on peut même pas faire le tour du motu où, en langage breton, virer Swansea ?

La rubrique Télé-Achat est aussi super drôle : « est-ce que quelqu’un a quelque chose à vendre, acheter, donner ? » À moins de se jeter la sorbetière d’une filière à l’autre, je ne vois pas trop comment ce commerce pouvait fonctionner les deux premières semaine tout du moins.

Parmi les préoccupations existentielles, il y avait aussi :

« Je vis au chantier naval. Comment je fais pour aller aux toilettes si je n’ai pas le droit de sortir de mon bateau ? » Peuchère, depuis un mois, le seau a dû déborder 20 fois !

« L’indispensable, selon moi, c’est d’être ravitaillé en fruits, légumes ainsi qu’en baguettes. » Des marins qui savent pas faire de pain… je parie qu’ils ont appris !

Comment ça se passe avec les enfants ?

Incroyablement bien ! Nos filles ont toujours préféré les longues navigations aux courtes sorties à la journée. D’office, Coline a concocté un programme scolaire ambitieux pour elle et sa sœur. Notre dicton : « l’école, c’est tous les jours, sauf quand ce n’est pas possible » s’est transformé en : « l’école, c’est tous les jours ». Il est vrai que ça occupe bien la matinée. Aller à terre ne leur manque vraiment pas. Coline lit des centaines de pages par jour, Erell engloutit des dessins animés. Elles se baignent, cuisinent des gâteaux au four solaire, installent leur monde Playmobil dans tout le catamaran, jouent avec la chatte prénommée Marquise… Les journées passent vite, même celles qui se déroulent dans un doux ennui.

Quelles sont vos relations avec la population ?

Le port étant séparé du village par 3 km pentus, rapidement, nous n’avons plus eu de contact avec la population. Seuls les gendarmes et le président de la station des sauveteurs en mer étaient présents sur le quai au cours des livraisons alimentaires. L’angoisse qui a saisi d’emblée les habitants a joué dans l’impression que les plaisanciers étaient d’office placés en quarantaine quand le reste des gens devaient rester à domicile.

Sans doute, cette peur-panique s’explique-t-elle par l’Histoire. Au XVIe siècle, la population s’élevait à 100 000 habitants ; la rencontre avec les Européens a exposé les Marquisiens à des maladies contre lesquelles ils n’avaient aucune immunité. Résultat : ils n’étaient plus que 2 000 au début du XXe siècle. Aujourd’hui, l’archipel compte 9 200 habitants.

Cette peur s’explique aussi par l’extrême fragilité d’un peuple très isolé — Tahiti est à 1500 km – et sans structures médicales offensives. Outre un hôpital sur Nuku Hiva et un dispensaire sur Hiva Oa, les autres îles n’ont même pas un médecin généraliste. Une épidémie pourrait éradiquer ce peuple en quelques mois seulement.

Qu’est-ce qui est difficile ?

  • L’ambiance camping du mouillage, insupportable par moment.
  • La confusion entre solidarité des gens de mer et instinct grégaire.
  • Le syndrome du contremaître.
  • La perspective très lointaine de naviguer.

Qu’est-ce qui est agréable ?

Vivre en plein air en maillot de bain (ou moins !) sur un catamaran avec l’époustouflant décor marquisien ! Il fait beau, il fait chaud, les raies sautent hors de l’eau, les frégates tourbillonnent, la montagne veille sur nous, indifférente à la panique qui secoue la fourmilière humaine. Dès la tombée du jour et au cours de la nuit, nous profitons du ciel étoilé. Lors des périodes de pleine lune, nous nous relions aux amis navigateurs disséminés un peu partout, persuadés qu’ils fixent l’astre comme nous.

Ce qui est agréable, c’est de ne pas avoir de télé et de ne recevoir que les infos indispensables.

Discrète échappée au paradis…

Et maintenant ?

Le déconfinement a commencé. Depuis le 23 avril, tout le monde se déplace librement sur l’île. Les mesures se sont assouplies et l’ambiance s’est bien détendue : on sent que l’absence du virus rassure. Tant que les Marquises garderont leurs frontières closes, elles n’auront rien à craindre. Mais est-ce possible ? Et combien de temps ? Certains enfants du pays imaginent vivre en autarcie, comme dans l’ancien temps.

Si cette situation doit durer ad vitam aeternam, nous deviendrons marquisiens de sol. Va falloir réfléchir au tatouage intégral !

Échouage sur la plage de Tahauku (copyright Nomad).

Le mouillage de Takauku (copyright Nomad)

La livraison de légumes (copyright Nomad).

 

3 réflexions sur “30 jours de mer… immobiles aux Marquises

  1. Emma dit :

    Merci pour les nouvelles, on se demandait comme ça se passait pour vous, nous on rentre aujourd’hui en France un peu plus tôt que prévu. Très joli portrait

  2. Sten dit :

    Bon courage à vous en cette période de confinement ! Celle-ci est vécue et subie de façons très différentes selon les moyens et le rythme de vie habituel. Il est bien sur préférable d’être à la campagne, comme beaucoup d’entre nous en Presqu’île, voire en Bretagne, et ceux qui vivent frugalement, sans excès, ne sont pas loin de leur quotidien en cette période. Les privilégiés peuvent encore effectuer leurs tâches quotidiennes par télétravail. D’autres, par contre, les médecins et infirmières, les caissières et manutentionnaires, continuent un travail dans des conditions pénibles et sans protections suffisantes, ce qui est un vrai scandale sanitaire… et risquent leur santé, voire leur vie, pour cause d’impréparation des responsables…
    Je vous souhaite de bien vivre cet arrêt forcé, mais je vois que les Playmobils, comme ici, ont trouvé leur place et redonnent leur force créative aux plus jeunes,
    Pokoù bras deoc’h, ken ar c’hentañ !

  3. Les Lanvéociens. dit :

    Courage, le confinement semble bientôt prendre fin! Pour ce qui est de vous tatouer à la mode Marquisienne… on vous préfère à l’état naturel!!! Plein de bisous à tous les 4.

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