Festival des Marquises : la grand-messe identitaire

 

 

 

Mi décembre 2019, Ua Pou fut l’épicentre de la culture marquisienne : danse, musique, chant, tatouage, artisanat, sport, légendes, sculpture, gastronomie… Lors de cette 12e édition, le Matavaa o te Henua Enana a mis l’écologie à l’honneur. Vidéo d’ambiance ici !https://youtu.be/EXy0pKtzu3c

 

Une fête rien que pour eux

Chose rare, pour ne pas dire exceptionnelle, le Matavaa est organisé par mais surtout pour les Polynésiens et, a fortiori, les Marquisiens. Aussi, pas de ticket d’entrée, l’accès y est complètement gratuit. Même le grand repas cérémoniel est offert à tous les visiteurs ! La navette maritime qui emmène de Taiohae, la « capitale » des Marquises, sur l’île de Ua Pou est gratuite pour les moins de 12 ans et les plus de 60 ans. Durant quatre jours, les logements chez l’habitant sont proposés à des prix plus qu’honnêtes quand on n’est pas invité à dormir dans un hamac en terrasse sans rien débourser. Preuve encore du désintérêt total concernant la fréquentation de festival renommé, je n’ai trouvé nulle part la moindre estimation du nombre de visiteurs. A croire que ça n’a aucune importance alors que le nombre de participants, lui, est clamé avec fierté : 1500 danseurs, costumiers, orateurs, percussionnistes, cuisiniers, sculpteurs…

Une logistique qui nous échappe

La conséquence de ce festival tourné vers l’intérieur, c’est la complexité pour les gens de l’extérieur d’y aller. Depuis des mois, tous les plaisanciers que nous côtoyons rêvaient d’y assister mais personne ne savait comment. En gros, seuls les riches passagers du paquebot Aranui étaient assurés de pouvoir débarquer. Vous vous demandez sans doute pourquoi ?

Les cordages de l’Aranui servent de balançoires aux gamins.

A Hakahau, où se situe le poumon du festival, pour ne pas gêner les manœuvres de l’Aranui comme de certains bonitiers, moins de 10 voiliers étaient autorisés à mouiller. Et dans la baie voisine d’Hakahetau, le mouillage limité à 20 bateaux a fini bondé avec quasiment 40 navires prêts à s’entrechoquer. Trouver une place sur la mer fut donc un réel souci sans compter l’épreuve du débarquement en annexe. Nous en avions fait les frais l’an passé, notre annexe s’étant renversée dans les vagues ! (lire l’article) Aussi Azyu est-il resté sur l’île voisine de Nuku Hiva et nous avons emprunté le Te ata o Hiva, la navette interinsulaire.

Est-ce que c’était plus facile de s’y rendre ainsi ? Plus ou moins… Le bateau transitaire, d’une capacité de 40 à 60 personnes, voyait, à chaque départ, bien plus d’optimistes se présenter… J’ai fini par camper toute une journée sur le quai et, à la faveur de la nuit, alors qu’un trajet imprévu s’improvisait, j’ai sauté avec Erell dans le Te ata o Hiva. Coline nous a rejoint le lendemain en bateau de pêche tandis que Jean-Marie s’est dévoué pour surveiller notre maison flottante. La foule et les guerriers emplumés coiffés d’une salade… il s’en passe très bien.

Le grand « kaikai », un banquet gargantuesque

Une fois sur place, il n’y a plus aucune difficulté car les Polynésiens ont un sens communautaire qui ne souffre aucun ostracisme. La fête commence ! Nous allons jeter un œil aux cuisines et ne distinguons pour ainsi dire rien hormis quelques litres de poe, ce dessert de fruits baignant dans le lait de coco sucré. C’est ça qui va nourrir des milliers de personnes ? En fait, le repas est enterré ; poisson, cochon, chèvre, bœuf, bananes, taro, manioc, fruit à pain et tant d’autres aliments ancestraux cuisent dans un trou, le fameux four marquisien.

 

Vers 11h, les mets protégés dans des feuilles sont exhumés et disposés dans des umete, de longs plats en bois dont certains mesurent presque deux mètres. Après la bénédiction, les délégations servent les convives depuis leur stand : chaque île des Marquises a en effet préparé elle-même ses spécialités. Poisson cru au lait de coco, coquillages qui rappellent nos breniques bretonnes, pâté de tête, beignets, viande séchée et bien d’autres préparations inconnues. Je goûte à tout ce qui est disponible sans trop savoir ce que j’avale ; les filles, elles, sont plus prudentes…

 

 

Repas zéro plastique

« Aujourd’hui, nous mangeons comme nos ancêtres », déclare l’un des chefs du Matavaa. De fait, aucun contenant en plastique n’a été utilisé. Les Marquisiens, habitués à cette pratique lors des grands repas collectifs, sont venus avec leur vaisselle 100% naturelle : noix de coco polie, tige de bambou évidée, assiette creuse en niau, (palme verte de cocotier)… Pour ma part, j’ai tressé avec application un plateau en palme pas vraiment étanche mais il a fait l’affaire. Même les touristes métropolitains jouent le jeu et finissent pas trouver sur le site leur récipient.

Danses, chants, costumes : quel spectacle !

Entre autres groupes, nous admirons la prestation de Rapa Nui (Ile de Pâques) car le Matavaa, organisé tous les 4 ans seulement, est ouvert au grand triangle polynésien ; suivant les éditions, des groupes de Tahiti, des Samoas, de Nouvelle Zélande ou encore de Hawaii enrichissent les spectacles.

Voici en vidéo quelques moments forts ! 

Tatouage : le corps-palimpseste

Noble activité, le tatouage rassemble ici les meilleurs artistes. Parmi eux, je reconnais le jeune Heretu Tetahiotupa. A 24 ans, il a co-réalisé, au côté de Christophe Cordier, l’exceptionnel documentaire Patutiki, une création inédite sur l’art du tatouage marquisien et qui fut unanimement saluée. En février 2019, alors que, par chance, je visionnais ce documentaire sur un drap tendu au sein de l’école primaire de Ua Pou, Patutiki recevait le prix du public du Fifo (Festival international du film documentaire océanien).

Au Matavaa, Heretu officie comme ses ancêtres, utilisant différents peignes en os aux dents pointues et imprégnées d’encre. Par de brefs coups de maillet, il fait rentrer le colorant sous la peau de Vehine, la cinquantaine négligemment étendue dans un simple tissu noué autour de la poitrine ; celle-ci se prête à la démonstration sous le regard médusé des visiteurs dont certains affichent carrément des rictus contrits. « Ça fait mal ? — C’est supportable », répond-elle alors que ses jambes subissent les assauts du peigne depuis plus d’une heure. Figurante dans le film Patutiki, la belle Vehine a décidé, l’an passé, de se faire tatouer tout le corps. « J’y ai pris goût, confie-t-elle tout en dardant vers moi son regard de biche — le contour des yeux est aussi marqué d’un trait noir indélébile. La raison est cependant loin d’être aussi frivole, comma sa réponse discrète pourrait le faire croire. « Patutiki » signifie « frapper le tiki », c’est-à-dire se mettre sur soi des parties du tiki, le démiurge marquisien. L’objectif est donc d’obtenir une protection divine en portant directement sur son épiderme le « mana », l’Esprit.

L’île de Ua Pou

Tatouage moderne au « stylo ».

Le banquet marquisien

Les danseurs rentrent en scène.

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