Lever de pierre, le mystère de la force

Chaque année, lors du Heiva, Tahiti met à l’honneur plusieurs disciplines traditionnelles dont le lever de pierre. Le témoignage d’un champion, Tetuarii.

A l’ombre du banian est massé un public silencieux et attentif. Anciens, jeunes, enfants, Tahitiens, Français, demis et quelques popa’ a assistent cérémonieusement à chaque tentative. Assis sur des palmes posées au sol en guise de tapis, Jean-Marie et moi-même décryptons cette épreuve sortie d’un autre âge. Il s’agit de soulever une lourde pierre en un temps le plus court possible. Le défi est relevé quand la pierre est posée en toute stabilité sur l’épaule et que le compétiteur lève un bras de victoire. Les hommes sont classés suivant leur propre poids et ne décident donc pas du niveau de difficulté. « Si tu veux soulever moins lourd, t’as plus qu’à maigrir ! », explique en rigolant un Tahitien. Les épreuves vont crescendo pour finir avec la catégorie des Extra-lourds censés porter 170 kg ! Nous attendons de voir cet exploit. La veille, en catimini, Eve et moi avons tenté de décoller l’une des pièces du championnat : je n’ai même pas réussi à la faire bouger d’un centimètre.

Pas trace de muscle…

Habillés comme des Samouraïs – pareo-string, fesses à l’air – et couronnés de feuilles, Tetuarii, Moheani et Nicodème empoignent un pavé d’un mètre sur 30 cm pesant soit 80 kg, soit 104 kg ou 120 kg… Comment peuvent-ils porter de telles masses ? L’un d’entre eux, grand et fin, a la vingtaine, un autre est franchement grassouillet, aucun ne ressemble à un haltérophile. « Tu dois pouvoir porter le double de ton poids », me précise en toute modestie l’un des athlètes. A qui je m’empresse de demander combien il pèse : « 123 kg ». Ah ! d’accord…, le double de son poids, ce serait peut-être l’exploit ultime, la limite physique ?

Soulever 170 kg

Ça y est, on arrive à la catégorie des 120 kg. Pour eux, la pierre de défi pèse 170 kg. Le Tahitien Tetuarii la hisse sur l’épaule en moins de 4 secondes ! et renouvelle l’exploit. Royalement, il se pavane 10 secondes devant le public, son trophée sur le dos. « Te tu arii » ne veut-il pas dire « dos royal » ?! « J’ai commencé le lever de pierre à 22 ans, je m’entraînais seul tous les soirs pendant des heures après le travail. À 23 ans, j’ai gagné la compétition du Heiva en soulevant un bloc de 150 kg en 5 secondes. Mon record, c’est 175 kg. L’important, c’est le mental ».

Des pierres magiques

Logiquement, je lui demande où il trouve des pierres pour s’entraîner, et comment il fait (et oui !) pour les ramener : « Dans les rivières. La pierre, elle t’appelle ; je n’ai jamais eu besoin de creuser, de trimer pour en trouver une. S’il y en a une pour toi, tu la vois tout de suite. Et, à ce moment, elle est est normale ; c’est quand le prêtre la bénit qu’elle devient lourde. »

Avant l’épreuve, les prêtres bénissent les pierres.

Une culture du Pacifique

C’est quoi la prochaine compétition ? « La Coupe du Pacifique en 2021 en Nouvelle Zélande. Je trouve que les sports traditionnels sont plus vivants dans le grand triangle polynésien qu’ici, au fenua. Je préviens les jeunes Tahitiens qui ne s’intéressent pas beaucoup à leur culture : « vous verrez, le jour où un Français gagnera ici au lever de pierre, vous comprendrez. Vous comprendrez que, là, vous aurez perdu votre culture. » Tetuarii me salue et rejoint ses collègues venus des Samoa, des Îles Cook, de Hawaï ou de Nouvelle Zélande. Avec eux, il se sent chez lui.

Tetuarii, concentré, prie la pierre.

Victoire ! 170 kg sur le dos !

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