J’irai rêver sur vos tombes

Aux Marquises, le cimetière d’Atuona, sur l’île de Hiva Oa, témoigne du passage de deux explorateurs, le peintre Paul Gauguin et le poète Jacques Brel. Mais dans la quête de sens, de « grands esprits » les précèdent et aujourd’hui les talonnent…

A la minute où Jacques Brel posa le pied sur Hiva Oa, il sut qu’il avait trouvé ici l’oubli, l’anonymat lui garantissant la tranquillité – le postier ne l’ayant pas reconnu (si tant est qu’il ait un jour entendu parler du Grand Brel). En 1975, le chanteur belge posa définitivement dans la baie des Traitres l’ancre de l’Askoy, le voilier avec lequel il avait entrepris un tour du monde. Trois ans plus tard, en 1978, il s’éteint prématurément à l’âge de 49 ans. Encore de nos jours, une maison à l’entrée du village rappelle le refrain si connu : « Gémir n’est pas de mise aux Marquises ». Comme une évidence, le chanteur avait percé à jour le caractère des habitants, gais au quotidien et surtout si peu enclins à se plaindre malgré les aléas de l’existence.

Le paradis perdu de Paul Gauguin

De 1891 à 1903, le peintre séjourne en Polynésie, à Tahiti puis aux Marquises où il finit ses jours à Hiva Oa. Les paysages et les femmes, baignés par une lumière exceptionnelle, lui offrent la matière à l’élaboration d’un style personnel, complètement nouveau, le symbolisme dont il deviendra a posteriori le chef de file. À Atuona, un musée lui rend hommage. Outre quelques sculptures, près d’une cinquantaine de toiles représentant ses périodes polynésienne et bretonne y sont reproduites. Car aucune œuvre authentique n’est ici conservée. Nous allons de copie en copie, ce qui donne à ce lieu artistique un caractère unique !

Soyons sérieux

Avec l’effet « Nouvelles stars », les tombes de Brel et Gauguin attirent surtout les touristes européens et américains fraîchement descendus des paquebots pour quelques heures seulement. Avec un peu plus de curiosité – et de mollet ! – on peut grimper jusqu’à l’ancien cimetière protestant où les sépultures racontent l’histoire marquisienne en mutation. À l’ombre d’un pistachier, un peu caché, un tiki atteste du syncrétisme entre la religion chrétienne et le culte originel. Et si l’on pousse l’exploration encore plus loin, jusqu’aux sites archéologiques de Taaoa et d’Oipona voire que l’on se perd dans la brousse, des murets, des plateformes et des statues évoquent les grands noms des Marquises, des rois, des chefs, des princesses, des tribus belliqueuses… toute une épopée exprimée par la pierre. Ainsi de Takai’i, dont la représentation en tuff rouge – 2,43 m à la base du rocher – en fait le plus grand tiki de Polynésie française et qui daterait de 1000 ap. JC. Ou de Maki i taua pepe (« Princesse Papillon de nuit »), morte en couches. Élevés au rang de dieux, ces ancêtres narrent l’histoire et la culture marquisiennes, celle d’avant l’arrivée des missionnaires. Pas de croix ni de cimetière ici parce que le rite funéraire originel était fort différent. Jadis, le mort était séché, enroulé dans un « tapa » (linge fabriqué à partir d’écorce), placé dans une pirogue et hissé dans le renfoncement d’une caverne à flanc de falaise. Tout en haut donc, élevé pas enterré. Les anciens avaient si peur des entrailles de la terre qu’ils ensevelissaient, tête en bas, leurs ennemis.

À l’ancien cimetière d’Atuona, un tiki coincé entre des croix rouillées.

Le site très bien mis en valeur d’Oipona, à Puamau (Hiva Oa).

Takai’i, 2,43 m, le plus grand tiki de Polynésie française.

Karlis, rameur sans frontière

L’histoire des grands hommes se poursuit de nos jours et il en est un qu’on espère bien retrouver vivant d’ici 3 mois. Au mouillage de Tahauku, une barque bariolée de sponsors détonne parmi les voiliers, les bonitiers et les bateaux de pêche. Pas de voile, pas de moteur, le jeune Karlis la manœuvre à la seule force de ses bras. Il est arrivé en décembre 2018 ici, à Hiva Oa, après une traversée solitaire du Pacifique est. De la même façon, il en repart sous nos yeux ébahis le 6 février 2019. Direction le Japon ! Vous pouvez suivre sa progression, mille par mille, sur son site: boredofborders.com et lire les nombreux exploits de ce Lituanien courageux.

Tikis contemporains en bois et en pierre.

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